LA NOUVELLE
Après avoir longtemps contemplé le cirque de Mafate, du haut de ses remparts, j’ai voulu voir de plus près,
un de ces îlets qui surplombent le lit de la Rivière des Galets. Ce 29 juillet, soit huit jours après la mémorable randonnée qui nous avait conduits de l’îlet Alcide au Maïdo, nous avons pris,
dès six heures du matin, la .route de Salazie.
Il nous a fallu un peu moins de deux heures, pour arriver jusqu’au bout de la route forestière où, moyennant
quelques euros, nous avons laissé nos voitures sur le parking gardé. La température en cet endroit, était plutôt fraîche. Il faisait tout au plus huit degrés et j’ai vite remonté la fermeture
éclair de mon K-way, pour ne pas prendre froid.
A quelques mètres de là, une petite buvette propose aux randonneurs des boissons chaudes et de quoi se
restaurer. Tandis que ma sœur Marie-Thérèse et mon ami Nicol commandent un thé bien chaud, Marie-Lys, mon frère Jean et moi faisons les premiers pas sur le chemin qui conduit au Col des Bœufs.
Lorsque Nicol et Marie-Thérèse nous rejoignent quelques minutes plus tard, nous ne remarquons même pas que notre ami Nicol n’a plus le bâton qui l’accompagne dans toutes ses
excursions.
Le Gros Morne
Au bout du chemin, commence la descente sur La Nouvelle. Le sentier est d’autant plus glissant qu’il a plu la
nuit précédente. Nous marchons avec précaution pour ne pas nous retrouver sur les fesses et peut-être même au fond de quelque ravin. Je suis le seul à n’avoir jamais mis mes pieds à La Nouvelle
et j’ai hâte de découvrir cet îlet, parmi les plus fréquentés du Cirque, surnommé, avec humour, capitale de Mafate.
Après moins d’une heure de marche, nous arrivons dans la Plaine des Tamarins. Nous découvrons, avec
ravissement, une forêt de tamarins des hauts. Beaucoup de ces grands arbres sont recouverts de ce qui me semble être du lichen et qu’on appelle plus communément : « barbe de
Saint-Antoine ». Sur le sentier, tapissé de rondins, en de nombreux endroits, nous croisons de nombreux randonneurs qui ont passé la nuit dans le Cirque. Il y a, parmi ces gens, beaucoup de
« zoreils » équipés de cannes de marche mais, ce qui retient le plus mon attention, c’est la présence, sur le sentier, de très jeunes enfants. Ces derniers n’ont pas l’air de souffrir
et je trouve cela plutôt rassurant.
Après deux heures de marche, nous arrivons aux portes de La Nouvelle. Nous nous engouffrons dans la première
allée venue et découvrons sur notre gauche une boulangerie ; c’est du moins ce qui est écrit sur la façade de la petite maison. Attablé sous la varangue, un individu à la mine renfrognée ne
répond que par un grognement à nos interrogations. Nous cheminons entre des maisons aux volets clos. Dans les allées, il n’y a pas âme qui vive et nous avons l’impression de traverser un village
fantôme.
Une pluie fine commence tout juste à tomber. La petite église, devant laquelle nous venons de nous arrêter,
n’a pas ouvert ses portes pour nous permettre, sinon de prier, du moins de nous abriter. Dieu refuserait-il l’hospitalité à ses enfants ? C’est une éventualité que je n’ose imaginer. Un peu
plus loin, le préau de l’école sera-t-il plus accueillant ? Notre illusion est de courte durée; le bâtiment est clôturé et le portail fermé avec un gros cadenas.
Pique-nique à la Nouvelle
Entre temps, Marie Thérèse a réussi à se procurer, non sans
mal, un repas chaud et promène sa barquette, à la recherche d’un abri. Un groupe de jeunes randonneurs a trouvé refuge sous un bouquet d’arbres. Nous nous rapprochons du groupe et prenons
possession d’une table en bois, restée libre comme par enchantement. Le temps maussade n’incite pas vraiment au pique-nique. Devons nous pour autant reprendre la route avec le ventre vide et le
sac à dos chargé de victuailles ? La décision est vite prise et nous sortons de nos sacs la charcuterie et les baguettes de pain en nombre conséquent.
La petite bouteille de vin qui avait apparu à l’îlet Alcide, quelques jours auparavant, vient juste de
réapparaître. A moins que je ne sois atteint de diplopie, la présence, sur la table, d’une deuxième bouteille en tous points semblable à la première laisse à penser que mes compagnons ne sont pas
insensibles au « fruit de la vigne et du travail des hommes ». C’est peut-être ce petit remontant qui m’a manqué, lorsqu’après le repas nous avons attaqué la rude montée qui mène au Col
des Bœufs.
Avant de prendre la route, je me dirige vers les toilettes lorsque Marie-Thérèse m’arrête dans mon élan. Il
est préférable me dit-elle de poursuivre ton chemin. Tout laisse supposer qu’une visite à madame Paul – c’est ainsi que les réunionnais appelaient autrefois leurs lieux d’aisance ou leurs
chiottes, si vous aimez mieux – sans la mise en garde de ma frangine, n’aurait pas manqué de me faire dégueuler. Excellent pour le tourisme, me suis-je dit…Petite précision : A cette date,
nos remparts et nos pitons n’étaient toujours pas classés, au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Il est aux environs de quatorze heures et le petit village n’est toujours pas sorti de son coma. Nous
attaquons gaillardement, les premières rampes alors que la pluie a cessé de tomber. Mes compagnons de route me suivent sans difficulté, persuadés que, dès les premiers kilomètres, ils auront,
vite fait, de me dépasser. De mon côté, j’ai hâte de me rapprocher du sommet. Au bout d’une demi-heure de marche, Marie-Thérèse ne tarde pas effectivement à me dépasser, imitée en cela par
Marie-Lys et Jean qui ont trouvé leur rythme de croisière. Un peu en retrait, mon ami Nicol a, quant à lui, ralenti pour mieux assurer la sécurité de son vieux camarade. Il faut dire que, depuis
deux ans, nous marchons du même pas, ou presque, sur les routes et chemins des hauts de Saint-Paul.
La montée est de plus en plus difficile et le sol de plus en plus humide. Les marches creusées dans la terre
deviennent glissantes ; et puis, il y a ces planches en travers du chemin, pour retenir la terre. C’est en posant mon pied sur l’arête d’une de ces planches que je dérape ; entraîné par
le poids de mon sac, je pars littéralement en vrille avant de m’étaler, de tout mon long, sur le sentier. Mon ami Nicol se précipite à mon secours tandis que le reste de la troupe continue de
s’éloigner. Je ne souffre pas, mais j’ai l’impression d’être scotché au sol. Nicol essaie, tant bien que mal, de me relever et finit par y parvenir. Je n’ai rien de cassé et nous reprenons notre
chemin en redoublant d’attention.
Un peu plus loin, nous parviennent les appels de nos compagnons qui commencent à s’inquiéter. Le dernier
kilomètre est le plus dur mais ils nous rassurent en nous disant que le sommet est proche. Un dernier effort et nous retrouvons effectivement le Col des Bœufs que nous avons laissé, le matin
même. Il fait moins froid mais le brouillard s’est déjà répandu sur la nature environnante. Nos voitures ne sont plus très loin ; le bâton que
Nicol avait oublié a disparu et il n’aura plus qu’à fabriquer un autre bâton, peut-être pas aussi solide.
Après avoir rangé nos affaires dans le coffre des voitures il ne nous reste plus qu’à prendre la route qui
doit nous conduire à Bois-de-Nèfles Saint-Paul. Pour quitter le parking, nous devons passer entre les barrières métalliques, disposées ici et là. Je démarre le premier et fonce « capot
baissé », dans la chaîne tendue entre deux barrières, par une main intelligente. Le brouillard m’avait caché ce piège à touristes qui aurait pu me coûter en plus d’un pare-brise, mes
essuie-glaces et mon antenne-radio. Fort heureusement, il n’en a rien été et nous avons pu continuer notre route après que Nicol, descendu de voiture, ait réussi à me débarrasser de cette fichue
chaîne.
Cette randonnée ne m’a pas laissé un souvenir impérissable. Si j’ai beaucoup apprécié la sérénité des lieux,
j’ai autant regretté de n’avoir pu communiquer avec les habitants de l’îlet.
André Gide a écrit : « Familles ! Je vous hais ! Foyers
clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur ». (Les Nourritures terrestres). Quel rapport me direz-vous avec La Nouvelle et ses habitants ? Aucun, vous
répondrai-je.